Quatre chaînes de télé, 2 000 millions de dollars de recettes publicitaires, 6 stations de radio, des labels de disques... L'un des géants mondiaux de la communication est mexicain

 

Le boss n'était pas encore là. En visite dans l'un de ses studios, sur les traces de Thalia, la star mondiale incontestée de la telenovelas, pépite d'un empire audiovisuel qui règne sans partage, ou presque, sur tout un continent et bien au-delà, Alejandro comptait la recette, après le passage de cette vedette planétaire à l'écran. Alejandro? C'est l'un des derniers-nés d'une dynastie célébrissime au Mexique, les Burillo-Azcarraga: 46 ans, vice-président chargé du développement international de Televisa, l'un des géants mondiaux de la communication, fondée par son grand-oncle, Don Emilio Azcarraga. Tout simplement. 

"Envoyez la limousine." A 11 heures pétantes, elle accoste devant un hôtel particulier cossu transformé en bunker, situé dans les faubourgs chics de Mexico: king size, vitres fumées, 3 centimètres de blindage. Alejandro paraît, costume Smalto, silhouette de macho et dialecte de businessman, qu'un aréopage accueille avec déférence. Ne manquent que les porte-flingues: invisibles à l'oeil nu, en vérité, ils pullulent dans l'hacienda, sécurité oblige... A midi, dans la quiétude d'un bureau luxueux, en bois d'acajou, tout est dit: Televisa est le meilleur, le plus grand, le plus beau groupe dont le Mexique ait accouché au cours de ces cinquante dernières années. 

L'un des tout meilleurs, c'est sûr. Aucun doute là-dessus. Car cet empire, fondé en 1932, est aujourd'hui la plus grande compagnie mondiale de communication hispanophone, et le premier producteur et diffuseur de programmes audiovisuels en langue espagnole. Seul l'ouragan Mitch, qui ravageait tout sur son passage, au même moment, à quelques centaines de kilomètres de là, aurait pu endommager les infrastructures pharaoniques de Televisa. Et encore! "Nous avons tout traversé sans encombre, explique le boss, toutes les récessions, les crises économiques de 1982, de 1987 et de 1992. Jamais le groupe n'a eu à en souffrir." Alejandro dit vrai. 

A l'évocation de l'historique de Televisa, on ne peut s'empêcher de se livrer à quelques comparaisons. Et l'on aboutit à cette simple conclusion: TF 1 est une naine au regard de la puissance d'un groupe qui pèse, par sa taille et l'ampleur de ses activités à travers tout le continent sud-américain, aussi lourd que Miss BBC en Grande-Bretagne ou que Mamma Rai en Italie. Avec quatre chaînes de télévision, Televisa truste 80% de l'audience télé du pays, tandis que ses caisses crachent, bon an mal an, quelque 2 000 millions de dollars de recettes publicitaires. Mais Televisa, c'est surtout le premier catalogue de programmes au monde - plus de 100 000 heures en stock et 120 000 autres produites chaque année - ainsi que le premier fabricant de novelas: 1 000 heures par an de ces petits sitcoms, traduits en 32 langues - dont le russe, le vietnamien, le thaï et le finnois - partent à l'export, en direction de 114 pays à travers le monde, et pas seulement pour la diaspora des 50 millions d'hispanisants. Six stations de radio, un pôle édition, plusieurs labels de disques (30 millions d'albums sont vendus par an, dont ceux d'Enrique Iglesias, le fils de Julio), trois équipes de football, la gestion du stade Azteca... voilà pour la photographie - succincte - de l'empire. Une méga-entreprise familiale dont les dirigeants parlent d'égal à égal avec ces deux mammouths de l'audiovisuel que sont, aux Etats-Unis, l'Australo-Américain Rupert Murdoch et le puissant PDG de TCIJohn Malone, partenaires de Televisa dans la télévision par satellite, à travers le projet Sky Latin America. 

"C'est une ville." Dans la banlieue sud de Mexico, le clan Azcarraga a bâti, pas à pas, une mégalopole audiovisuelle: plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux et de plateaux de télévision vastes comme des terrains de football, parmi les plus modernes du monde. Le maître des lieux dirige la visite, non sans une certaine fierté. Qui lui en voudrait? Sûrement pas la nuée des 17 000 salariés de Televisa! Et que devient la précieuse Thalia? Justement, elle tourne, ce jour-là, la 263e novela de sa carrière. Vingt-six minutes d'un petit vaudeville assuré de faire, sitôt mis en boîte, le tour du globe. Et les fins de mois d'une dynastie cousue d'or.